Grande est la musique

Au commencement

Il y avait la grande et la légère. La sérieuse et la populaire. Comme les wagons des trains qui nous transportaient vers les vacances et les fêtes de famille (nous n’avions pas de voiture), il y avait deux classes de musique. Et si mes parents et moi-même voyagions en seconde classe, la musique qui sortait des enceintes du salon était très majoritairement de première classe.

Pour papa, dont la culture et la pratique musicale allaient principalement de Bach à Stravinsky, il était clair que la Musique s’écrivait avec un M majuscule et ne pouvait être que Grande, Sérieuse, Savante.

Pour maman, qui chantait dans le chœur paroissial et dans un chœur amateur classique (accompagné en concerts par l’orchestre amateur dont papa était le premier violon), il y avait également la «Grande musique», certes, mais également tout le répertoire choral de la Chanson de Fribourg et autres chorales populaires.

C’est dire que, lorsque j’ai commencé à écouter ce qu’on appelait de la variété, ça n’a pas été tout seul. Et si maman reconnaissait la valeur de Piaf, Brassens (mais pas tout!), Brel, elle avait plus de mal avec mes Hugues Aufray (ça va encore…), Sheila, Claude François, Jacques Dutronc… Et mes parents ont rapidement été largués lorsque le rock a déboulé dans ma discothèque sous les traits des Beatles, de Deep Purple, Pink Floyd…

Bref! J’ai donc grandi en intégrant malgré moi une certaine idée de hiérarchie entre les musiques. Et si j’ai rapidement balayé de ma tête l’idée que ma musique était «moins bien» que celle de papa, j’ai récemment fait l’expérience de la trace que cette éducation a imprimée en moi.

Un concert

J’ai assisté récemment à un concert qui réunissait des musiciens que j’avais entendus précédemment — pour simplifier — dans le style manouche; cet ensemble exécutait ce jour-là un jazz très recherché, plein de subtilités, une musique que j’ai ressentie comme était d’une grande profondeur.

J’ai pris alors conscience que, en raison de cette notion de hiérarchie mentionnée plus haut, notion que j’avais finalement intégrée, sans m’en rendre vraiment compte, à l’insu de mon plein gré, j’avais classifié instinctivement le jazz de style manouche dans une catégorie «inférieure» par rapport à des formes plus complexes de jazz, comme si la complexité était forcément le signe d’une valeur supérieure. Bien sûr, il y a des musiques plus ou moins accessibles, il y a des écritures plus ou moins complexes, des structures plus ou moins recherchées, et je suis très amateur d’un certain niveau de complexité; mais cela signifie-t-il que ces musiques ont plus de «valeur»?

Lorsque je publie un article sur un groupe ou un·e musicien·ne, je m’efforce toujours d’éviter de prononcer un jugement de valeur sur leur musique; je préfère partager l’expérience que j’ai vécue en les écoutant. Autrement dit, la valeur de la musique que j’écoute ne m’intéresse que peu, je privilégie celle de mon vécu, des vibrations que j’ai (ou non) ressenties, de l’état dans lequel j’étais en sortant du concert ou en arrivant à la fin du CD.

Or, le style manouche, que j’ai longtemps écarté, m’a finalement contaminé par la bonne humeur qu’il me procure. Je me souviens, à l’époque où j’en ai fait la découverte, que je l’avais surnommé la musique du bonheur. Et il se trouve, ô Toikimeli, que j’attribue à la bonne humeur et au bonheur une grande valeur. Le fait que l’écoute d’une musique me foute la patate, la banane, la pêche, c’est pas rien; je dirais même plus: c’est quelque chose!

Je me promets donc à moi-même de me débarrasser autant que faire se peut de cet héritage toxique en reconnaissant la haute valeur de toutes les musiques qui me font du bien. Qu’elles soient complexes ou non. Et à leurs interprètes, je souhaite attribuer quelques crans plus haut dans l’échelle de mon estime.

~ ~ ~

Pour terminer, je te présente une photo prise pendant le concert dont je parle. Ou plutôt deux photos, puisque j’étais trop près pour que mon appareil puisse les attraper tous en une seule image. Le nom de cet ensemble: Tom Brunt’s Acoustic Space. Retiens ce nom, il est très probable que je t’en reparle puisqu’un CD doit sortir ce printemps.

(Brunt-acoustic-space.jpg)

de g. à dr.: Marc Crofts, Tom Brunt, Charles Fréchette, Pierre Balda


P.S. Je ne résiste pas à l’envie de te donner cette info : le violoniste du groupe, je t’en ai parlé dans un précédent article (Nomadim, le trio de Marc Crofts). Sache que ce trio sera en résidence dans un mois à l’AMR, pour quatre concerts dont je me réjouis beaucoup. (Lien vers les infos)

5 réflexions sur “Grande est la musique”

  1. Hello!

    Pour moi, aucune valeur hiérarchique dans la musique.

    J’adore tout, chaque genre peut me faire chialer ou me porter aux anges, même si j’écoute principalement de la musique classique.

    Mais je ne la trouve pas du tout sérieuse. D’ailleurs, ce terme m’agace un peu en ce qui la concerne.

    Elle est à la base de tout, elle peut être tellement gaie, tellement “rock” ou tellement triste ou mélancolique, c’est de la folie.

  2. Merci Dominique pour ce partage. J’ai recherché la musique de cet ensemble que tu présentes (ton lien conduit à une page d’inscription sur Facebook qu’on ne peut pas contourner, et que j’ai donc refermée aussitôt) et j’ai trouvé des vidéos sur Youtube et sur le site de Tom Brunt (https://tombrunt.me). J’en ai écouté deux: Oregon et Ambarchi.

    C’est une musique très fine, très inventive, et j’apprécie particulièrement l’absence de batterie. Il y a entre eux une belle entente, ils s’écoutent et s’accordent à merveille, un vrai moment de plaisir.

    Le plaisir est une notion floue, indéfinissable et, surtout, très personnelle. Ce qui plaît à l’un ne plaira pas à l’autre. Et si la musique cherche à plaire, elle risque de rater son effet. Je ne suis pas musicien et je ne me risquerai pas à proposer une définition du plaisir en musique.

    Mais, comme tout le monde, j’ai mes sympathies et mes antipathies. Et elles traversent les genres: avec le temps, j’en suis arrivé à ne plus supporter certains pianos (la plupart). Je n’explique pas pourquoi, probablement la sonorité dominante d’une ou deux marques a eu pour résultat de me faire fuir.

    Autre exemple: Tom Brunt présente sur la page vidéo de son site quelques morceaux enregistrés avec d’autres groupes. Ça commence bien, le batteur produit des sons qui ne ressemblent pas à de la batterie et, sans l’image, on ne se rendrait même pas compte qu’il y en a une sur scène. Mais dès qu’il se met à faire ses traits convenus de batterie (qui plaisent sûrement à d’autres, je ne conteste pas), je vais me faire voir ailleurs.

    Je ne parle pas d’une quelconque percussion mais bien de la batterie, qui s’invite partout et qui, de morceau en morceau, me fait penser à une locomotive qui n’en finit pas de passer.

    Rien de ça dans l’ensemble de Tom Brunt, et c’est ce que j’ai aimé.

    Je suis d’accord avec toi, il n’y a pas de grande ou de petite musique. Et la complexité n’est pas un critère musical non plus. Pour preuve, cette petite pièce de Sebastian Maroto, d’une incroyable simplicité, qui dure un peu moins de deux minutes. Elle avait servi de générique à une émission qui passait tard le soir sur France Musique, au début des années 70:

    https://youtu.be/emnKttSUEoY

    J’ai oublié de te mentionner dans mes vœux sur le blog de François. Oubli impardonnable. Et, comme je ne risque pas d’y retourner de si tôt, je te les adresse ici, après le passage des Rois.

    1. Content que la musique de Tom te touche!

      En tant que batteur occasionnel et père de batteur de bon niveau, je ressens forcément les choses différemment! Ceci dit, je me demande vraiment de quelle vidéo tu parles lorsque tu écris «sans l’image, on ne se rendrait même pas compte qu’il y en a une sur scène

      J’adore la batterie et j’en redemande! Mais c’est vrai que j’apprécie énormément l’instrumentation de ce groupe, et l’ambiance qui s’en dégage.

      Concernant les vœux, je trouve que le mot “impardonnable” est tout à fait exagéré. Cela dit, j’ai personnellement un rapport avec les vœux de fin d’année qui ressemble quelque peu à celui que tu as avec la batterie. Envie d’aller me faire voir ailleurs. (Encore qu’il soit plus difficile de trouver des lieux sans vœux que sans batterie!) Tu es donc doublement pardonné. Mais me pardonneras-tu de ne pas t’avoir présenté les miens? 😉

  3. De mémoire, il s’agit de la vidéo du groupe qui porte un nom dérivé de Bruce Willis. Je préfère pour ma part ce que fait le quatuor de Tom Brunt.

    Pour les vœux, je te rassure, je ne suis pas moi non plus un accro de ce rituel. Mais dès lors qu’on prend la peine de répondre à quelqu’un et qu’on énumère une liste de noms, un oubli dans cette liste peut facilement être considéré comme la marque d’un manque de considération — ce que celui-ci n’était pas, évidemment.

    1. Ah oui, le Brice Willus Quintet… c’est pas ce que je préfère. Mais j’entends la batterie dès qu’elle commence, et sans la voir… question d’habitude probablement.

      Pour l’énumération des noms dans tes vœux, comme je n’avais pas consulté leblogducuk ce jour-là, je ne m’en étais pas aperçu! Mais merci pour ta délicatesse!

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