Nomadim, le trio de Marc Crofts

J’ai connu Blaise Hommage alors qu’il jouait avec mes amis David Tixier et Lada Obradovic. Il était alors le contrebassiste du David Tixier Trio. Lorsque Blaise a intégré le nouveau projet du violoniste Marc Crofts, je m’y suis intéressé.

Je ne connaissais pas encore Marc Crofts, mais j’avais entendu parler de lui (en bien!) par Baiju Bhatt, un violoniste de mes amis dont je t’ai parlé ici. Il faisait donc partie des musiciens dont je guette l’occasion de les voir en concert. Raison de plus pour m’y intéresser.

Je ne connaissais pas le guitariste Railo Helmstetter, le troisième larron de Nomadim;  j’en ai entendu parler pour la première fois lorsque je me suis intéressé au trio dont je te parle aujourd’hui. Parce que c’est intéressant.

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Après avoir manqué un ou deux de leurs concerts pour cause d’annulations covidiennes, j’ai enfin pu me rendre à l’ETM pour une présentation du CD qui était sur le point de sortir. J’avoue que cette prestation ne m’a pas entièrement convaincu. Ce trio m’a semblé un peu tiède; pas ou peu de ces regards complices qui manifestent la connivence entre les musiciens et le plaisir d’être sur scène. Pourtant, j’ai tout de même passé un bon moment. J’ai apprécié certaines des compositions, malgré le manque de… tu sais, ce machin qui fait que, tout à coup, on change de dimension et vibre d’une façon que notre vocabulaire manque de ressources pour l’exprimer. Tu vois?

Mais peut-être n’étaient-ils pas très en forme? Ou bien était-ce moi?

Bref. Lorsque le CD est sorti, je me suis empressé de le commander (histoire de soutenir la production locale) et de l’écouter (histoire de vérifier tout ça).

Pochette de l'album Nomadim
liens: Qobuz, Apple, Deezer

Et là, mon casque sur les oreilles, il s’est passé quelque chose.

Soudainement, je ne reconnaissais plus la pâleur que j’avais ressentie lors de ce concert. Je comprenais alors les raisons instinctives pour lesquelles j’avais commandé cette galette, malgré le peu d’enthousiasme ressenti lors du concert.

Dès le premier morceau, Zaza, mon attention a été attirée. Après un début rythmiquement très libre, il me semble qu’un semblant de swing pointe le bout de son nez ; la contrebasse entre en jeu, mais non. Le tempo est plutôt celui d’une balade. Puis enfin, ça se met à swinguer. Ces différents étapes d’entrée en matière me chatouillent là où ça fait du bien. Peu après, la balade revient. Puis à nouveau le swing. J’adore.

Lors de cette première écoute, j’ai été particulièrement accroché par le sixième titre, Portokali. Cela commence par un rythme à la guitare, un rythme familier dont je ne sais plus comment il s’appelle, mais qui fait à peu près poum tagada ta poum ta poum ta poum tagada ta… tu vois? Je me suis dit «tiens…?», exprimant très subtilement une certaine surprise. Et j’ai écouté la suite. Après quatre mesures, la contrebasse entre en scène. Et ça continue: poum tagada ta poum ta poum ta poum tagada ta… Puis la guitare abandonne le rythme et expose un premier thème. À la fin de la première phrase, une note m’a lancé des frissons; une note retenue, comme sous-entendue, mais qui me transfigure l’oreille de manière à la fois furtive et indispensable. Et comme pour insister, le violon y fait écho en répétant le dernier mot de la phrase.

Bon, je me rends bien compte que, raconté comme ça, l’affaire peu sembler bien banale. Mais je te jure, Ô Toikimeli, je peux dire que cette note-là m’a scotché, et j’ai poursuivi mon écoute avec une attention accrue. J’ai su dès cet instant que non seulement j’allais réécouter cet album plus attentivement, mais surtout que j’allais me précipiter au prochain concert de Nomadim.

Juste après, dans le même titre, j’ai eu l’impression de me retrouver en Russie et j’ai eu envie de croiser mes bras, de plier mes jambes et de sauter sur place en lançant alternativement les pieds en avant. Tu vois le genre? Mais mon surpoids et mon arthrose ont voté en urgence une motion de censure et j’y ai renoncé. Mais… qu’est-ce que c’est bon de voyager comme ça avec ses oreilles!

J’aime le son des trois instruments : le violon de Marc sonne comme un violon, et pas comme un machin avec plein d’effets. La guitare de Railo est une Gibson Jazz qui sonne chaleureusement, qui résonne, qui caresse, qui bouscule aussi parfois par ses harmonies inattendues.… Et la contrebasse de Blaise a une belle profondeur, sans manquer de dynamique.

J’aime aussi le son du quatrième instrument, à savoir la basse électrique contre laquelle Blaise échange sa contrebasse dans trois titres consécutifs: Eastern Road Trip, William’s Southern Lullaby et Fox’Strut dans lequel le bassiste nous offre une intro groovie à souhait et un magnifique solo, juste accompagné par la guitare de Railo.

Et enfin, il y a un dernier instrument: l’accordéon. Pour le cinquième titre de l’album, Nomadim a invité Marcel Loeffler, un accordéoniste dont je n’avais pas entendu parler, mais que j’ai découvert avec grand plaisir. Né dans la communauté manouche, il a exploré tous les genres de musique et Marc le présente comme «L’accordéoniste qui a révolutionné son instrument».

Bon.

C’est bien beau tout ça, mais alors, en live, ça donne quoi, finalement ?

J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lors d’un concert qui a eu lieu il y a quelques jours à l’Auberge des Vergers de Meyrin (GE). Nomadim y était venu pour vernir son album, avec comme invité spécial l’accordéoniste Marcel Loeffler, qui a rejoint le trio pour le deuxième set.

Le trio Nomadim avec l'invité Marcel Loeffler, sur la scène de l'Auberge des Vergers.
de g à dr: Marc Crofts, Marcel Loeffler, Blaise Hommage, Railo Helmstetter
Sur la scène de l’Auberge des Vergers

Lors du premier set, je n’ai pas mis longtemps à comprendre que ce que j’avais vu précédemment devait être un accident de parcours. Marc me l’a confirmé, après le concert : «Normalement, quand on est sur scène, on est toujours comme ça, dit-il avec un geste montrant la scène qu’il venait de quitter . Ce que tu as vu la dernière fois, c’était une malheureuse exception ! On n’était pas en forme, et stressés pour diverses raisons».

Ce soir, à Meyrin, ils ont vraiment produit un concert de grande qualité. La présence était forte, la complicité s’exprimait très souvent par des regards et sourires, et la musique était vivante, joyeuse ou mélancolique, mais toujours pleine de reliefs et de textures riches et variées. Je me suis régalé.

Le deuxième set, avec l’accordéoniste Marcel Loeffler, a été du même niveau. Je m’attendais à un répertoire un peu différent, fait de standards et/ou de compositions de Loeffler, mais non. Ils ont continué de dérouler le répertoire de leur album (avec, dans chaque set, un titre du prochain). Ainsi ai-je pu savourer les morceaux que je connaissais déjà, en version augmentée. Et tu peux me croire, l’accordéoniste ne faisait pas de la figuration! Il ajoutait ses ingrédients à la recette, l’enrichissant de façon jouissive, avec une musicalité et une virtuosité qui a ravi le public en général et moi en particulier.

Mon seul regret est qu’à la fin, après avoir échangé quelques mots avec Marc et Blaise, mais j’ai soudain réalisé qu’il n’y avait plus tant de trams à cette heure pour redescendre à Genève. La salle étant en sous-sol et imperméable au réseau, je ne pouvais pas vérifier les horaires. De plus, je savais qu’une fois sortit, il me faudrait encore composer avec le réseau français tout proche. J’avais eu déjà une fois ce problème. Je me suis donc exfiltré de là sans pouvoir dire à Railo et Marcel tout le bien qu’ils m’avaient fait avec leur musique.

Pour la petite histoire, j’ai découvert qu’en effet, je n’avais plus de trams, puisque ceux qui montent de la ville à ces heures tardives, ne redescendent que jusqu’à leur dépôt, à deux stations de là. J’ai pu marcher une demi-heure pour rejoindre une ligne de bus qui m’a déposé près de chez moi. Les habitant·es de Meyrin peuvent donc rentrer tard, mais leurs visites ont intérêts à venir en voiture s’ils veulent rentrer après minuit!

Ceci dit, la demi-heure de marche ne m’a pas été difficile, vu l’énergie que j’avais reçue pendant ce concert! Je me remémorais par exemple Carousel, titre que j’avais beaucoup apprécié sur l’album, et par lequel, ce soir, Nomadim a fait tourner la salle culturelle de l’Auberge des Vergers de telle manière que le public s’est retrouvé collé aux murs par la force centrifuge.

Comment ça, j’exagère?

T’y étais, toi?

Non?

Alors tu peux pas dire.

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Or donc, Toikimeli, je t’invite vivement à découvrir cet album; je t’ai mis quelques liens sous l’image de la pochette plus haut. Mais si tu veux le faire en soutenant vraiment ces musiciens, je te recommande de le commander directement auprès de Marc Crofts : https://www.marccrofts.com/product-page/nomadim-album

Allez, avant de te quitter, je t’offre encore ce teaser vidéo. Il y en a de plus récents (et plus courts!) sur la cheîne Youtube de Marc Crofts, mais celui-ci a l’avantage de présenter des extraits de plusieurs morceaux.


Quelques liens:

3 réflexions sur “Nomadim, le trio de Marc Crofts”

  1. Alors, pour le style de Portokali, ton ” poum tagada ta poum ta poum ta poum tagada ta…”, eh bien c’est un tango!😊

    La dissonance de ta note est en effet intéressante.

    J’aime beaucoup les deux ou trois titres que j’ai écoutés pour l’instant, très bon violoniste, très bons musiciens.

    Merci de cette découverte.

    1. Tango? Je ne suis pas sûr… Je demanderai à Marc!

      Content que ton oreille de violoniste ait vibré.  🙂

    2. J’ai reçu une réponse de Marc Crofts:
      “il y a plusieurs noms, et les grecs en ont sûrement un autre, mais chez nous on appelle ça un boléro”
      J’en trouve confirmation ici

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