La force de la faiblesse

Je m’intéresse à tout ce qui tourne autour des thèmes du féminisme et du genre. Et comme cet intérêt se veut non intellectuel (comme on étudie une matière extérieure et abstraite), mais philosophico-pratique (mieux penser pour mieux vivre au quotidien), j’en suis venu à explorer la masculinité en général et la mienne en particulier.

Une des images couramment véhiculées dans notre monde actuel est celle d’un homme fort, conquérant, dominant… À travers mes lectures et mes écoutes de podcasts, j’ai pris conscience à quel point cette vision est un poison. Toxique, elle nuit gravement aux personnes de tous genres et de tous sexes, elle nuit gravement à la société humaine dans son ensemble et à son environnement.

Récemment, j’ai retrouvé par hasard un article que j’avais publié en 2015 sur cuk.ch, site auquel j’ai participé comme rédacteur régulier durant trois ans. J’ai envie de le reprendre aujourd’hui, car il est parfaitement connecté à cette réflexion sur cet aspect de la masculinité. En voici donc une version relue et actualisée.

Alors ça avait commencé comme ça…

C’était au tout début des années 1990. Après avoir fait quelques séances individuelles avec une thérapeute (en Rebirth Therapy), je me suis vu proposer par celle-ci de faire l’expérience du travail en groupe; elle pensait que je pourrais en tirer bénéfice. Sa proposition m’a intéressé, mais je n’osais pas me lancer.

C’est alors que, très finement, elle m’a proposé de participer à un stage d’un week-end. Ainsi ne m’engageais-je que pour deux jours, et si je ne me sentais pas prêt pour intégrer un groupe sur le plus long terme, je n’aurais pas à me retirer, à arrêter, quitter. Sauf que bon, m’engager pour deux jours, boudiou, c’était quand même pas rien! M’enfermer tout un week-end avec des inconnus pour étaler mes faiblesses, mes blessures, mes incompétences, ma honte… j’hésitais fortement. Finalement, après discussion et réflexion, j’ai décidé de faire confiance à ma thérapeute qui pensait que j’étais prêt (elle avait raison) et je me suis inscrit à ce stage (et j’ai eu raison).

Durant une séance individuelle précédant cette expérience de groupe, alors que j’exprimais mon appréhension, elle m’a dit que c’était normal, que tout le monde ressentait de l’appréhension à l’approche d’un tel week-end, même celles et ceux qui en avaient déjà vécu un ou plusieurs. Mais en même temps, si elles et ils revenaient, c’est que le bilan avait été positif. Et puis, je ne serai pas le seul à vivre mon premier stage, à n’avoir aucune expérience de groupe. Enfin, quand je dis aucune expérience de groupe

Passer quelques jours en groupe, je l’avais déjà fait. Je le faisais même régulièrement depuis plusieurs années. J’y avais d’ailleurs rencontré ma femme. Mais le cadre était très différent. Il s’agissait de retraites spirituelles. Partager des temps de prière, de célébration, assister à des causeries, tout cela m’était familier. Mais là, cela me semblait être une tout autre histoire. Le groupe thérapeutique, j’en avais entendu parler, et j’appréhendais. Il y avait dans ma tête comme une frontière, comme un mur de Berlin, entre le milieu chrétien qui m’était familier et le monde «psy»; j’avais réussi à faire le pas en séances individuelles, mais me retrouver en groupe était une autre paire de manches.

Ma thérapeute (appelons-la Christiane, ce qui tombe bien puisque c’est son prénom!) m’avait dit que si je ne voulais pas prendre ma voiture elle pourrait me mettre en contact avec un participant qui avait de la place dans la sienne. J’avais accepté.

~ ~ ~

Contact

Driiiiiiiiiiiiing.

Au téléphone, c’est le gars qui doit passer me prendre. Une voix chaleureuse, sympathique, dans laquelle j’ai tout le mal du monde à déceler des indices d’une appréhension dont Christiane m’avait dit que je n’étais pas le seul à l’éprouver. Il croit même utile de préciser, juste avant de raccrocher, qu’il se réjouit. Bon. Christiane m’avait dit que je n’étais pas le seul à ressentir de l’inquiétude; elle ne m’avait pas promis qu’ils seraient tous terrifiés! Je dois être tombé sur un spécimen courageux.

Le jour est venu, je suis prêt. Enfin… mon bagage est prêt. Moi, je n’en mène pas large. Je suis affalé sur mon fauteuil, à me demander ce qui m’a…

Dring.

J’ouvre la porte; le gars est là, me salue cordialement, moi, avec mon sentiment de sortir d’une douche de purin; mais comme il semble ne rien remarquer, ça doit être dans ma tête.

Avant de quitter la ville, nous passons prendre une autre participante. Ils se connaissent déjà, sont heureux de se retrouver, s’embrassent et se disent combien ils sont contents de vivre ce week-end. Moi, sur mon siège, je suis un tas de merde. Mais bon. Comme la nouvelle arrivante me fait la bise sans manifester la moindre répulsion et s’installe dans la voiture comme ça, sans masque à gaz, ça doit décidément être dans ma tête.

On se met en route. Durant le trajet, les deux autres se donnent des nouvelles, se disent qu’il y aura untel et unetelle, et que ça leur fera plaisir de les revoir, tandis que moi je regarde par la fenêtre en m’efforçant de ne pas sentir trop mauvais. Même qu’à un moment ils me demandent d’où je viens, qui je suis, qu’est-ce que je fais dans la vie, tout ça. Je m’efforce de répondre, d’un ton le plus naturel possible, en essayant de ne pas trop montrer à quel point je suis inapte, inepte, inipte (ce qui ne veut rien dire, mais moi non plus à ce moment-là). Lorsque je parviens à exprimer tout de même que c’est ma première expérience de thérapie de groupe et que je ressens une forte appréhension, ils tentent de me rassurer. Ils y parviennent presque, mais cela ne dure pas.

Arrivée

On arrive sur le lieu du week-end, une maison un peu isolée dans la campagne française. Trois personnes viennent vers nous.

— Eh, salut! T’es là aussi!
— Ah ben ouais! Ça fait plusieurs mois que je me réjouis!
— Et moi donc!
— Tu sais si Machin est là?
— Oui, il est en train de s’installer!
— Super!

Elle se tourne vers moi:

— Salut, moi c’est Belle-et-sûre-d’elle (nom d’emprunt)
— Salut, moi c’est Merdinique.

En fait j’ai dû dire Dominique, parce que personne ne réagit. Ou alors ils ont l’habitude des «boulets» et maîtrisent leur répulsion pour ne pas me vexer.

Hein?

Si j’exagère?

Ouais, certainement un petit peu.

Après tout, je n’étais pas en si mauvais état.

Mais c’est pour dire.

Bon. Toujours est-il que l’on s’installe dans nos chambres et que, une fois que tout le monde est là, on se retrouve autour d’une tasse de thé.

Expérience fondatrice

Je me souviens comme si c’était hier de la première séance de groupe.

Comme si c’était hier.

Nous sommes donc là, réuni·es autour d’une petite table, et Christiane présente son assistante à celles et ceux qui ne la connaissent pas. Elle se prénomme Christine. Ça ne s’invente pas. Elle a l’air très sympa.

Étape incontournable en début de stage, il nous est clairement demandé de nous engager à la confidentialité absolue en ce qui concerne le vécu, les partages et même le nom des autres stagiaires. C’est une condition sine qua non de notre sécurité. Nous sommes invité·es à nous y engager à haute et intelligible voix, chacun·e à notre tour. Le fait est que cela me met en confiance.

Puis on se présente, on dit d’où l’on vient, ce qui nous amène et quelles sont nos attentes vis-à-vis de ce stage.

En écoutant mes costagiaires, je n’ai pas le sentiment d’avoir affaire à des gens extraordinaires. Ce sont des individus normaux, chez qui je commence à percevoir comme des traces de fêlures, comme des échos de difficultés à vivre, comme des esquisses de limites, des indices de faiblesses. Du coup, j’ai l’impression de sentir un peu moins mauvais.

Lorsque vient mon tour, je me présente en y mettant un peu d’humour, ça m’aide. Puis je commence à poser mon sac, l’ouvrir, et en sortir des trucs au sujet desquels tu voudras bien, ô Toikimeli, que je n’entre pas dans les détails. Il s’agit principalement de manque de confiance en moi, de honte, d’inaptitude au bonheur, d’incompétence existentielle, de lâcheté, bref, de faiblesses diverses et variées.

Paradoxalement, une sensation naît en moi au fur et à mesure que je m’exprime. À ce moment précis, je suis en train de faire une découverte dont je vais me souvenir tout le restant de ma vie. En posant «sur la table» mes limites et mes doutes, en me montrant tel que je suis et non tel que je voudrais être et que je m’efforce de paraître, un certain apaisement m’envahit; en affichant mes faiblesses, je me renforce.

Mais bon, il faut préciser une chose importante, capitale. Si j’ai cette sensation de renforcement, c’est à cause d’une impression qui m’habitera de façon particulièrement intense durant ces deux jours: il est OK que je sois ce que je suis, et malgré cela — ou plutôt avec cela — j’ai pleinement ma place dans ce groupe. Je suis accepté, comme je suis.

Parce que oui, je ne t’ai pas dit. Mais lorsque j’ai fini de parler, de me présenter en laissant un peu entrevoir combien je me sens comme une crotte inappropriée, lorsque je me tais et que je relève vers le groupe des yeux humides, ils sont encore tous là. Contrairement à toute attente, personne ne s’est fait exfiltrer par Europe Assistance, aucun ne lève les yeux au ciel en se disant que le week-end sera long, très long. Et même, je crois distinguer dans certains regards comme une nuance de bienveillance à mon égard. De la part des thérapeutes, bien sûr, c’est leur boulot; mais également de la part des autres stagiaires.

Et le week-end fut

Alors, peu importe ce qui s’est passé durant ces deux jours. Peu importent les moments de solitude, peu importent les cris, les pleurs, les rires, la chaleureuse légèreté des repas pris en commun sur la terrasse, peu importe l’extrême lourdeur de certaines séances de travail, peu importe tout cela. Ce qui importe, pour moi, c’est cette expérience intense, qui n’a depuis cessé de se confirmer: exprimer mes faiblesses me renforce.

Car pour les exprimer, je dois d’abord les identifier, les nommer, les accepter. Attention, je ne parle pas d’une acceptation qui serait synonyme de «être d’accord avec» ou de résignation souffreteuse, mais simplement de l’attitude qui consiste à reconnaître ce qui est sans mettre les pieds au mur en disant «j’veux pas être comme ça, j’dois pas être comme ça, mais pourquoi chui comme ça…». Non. Mes faiblesses sont mes faiblesses et paradoxalement, tant que je les refuserai je ne pourrai pas m’en défaire vraiment. Tout au plus arriverai-je à me créer une sorte d’image publique, d’avatar; je serais dans le déni. Et le déni, c’est caca.

Je ne parle bien sûr pas de démonstration, d’exhibition, de culpabilisation ostentatoire; je ne parle pas de transparence absolue et permanente, impudique. Non. Me complaire dans l’étalage de mes blessures et de mes faiblesses ne me fait pas de bien, et s’avèrerait bien vite insupportable pour les autres.

Pour que l’expression de mes faiblesses me renforce, encore faut-il que je le fasse dans un cadre sécurisé, avec une ou des personnes de confiance, disponibles et consentantes. C’est capital.

D’où l’importance de me donner la peine de rechercher ce genre de personnes, de me créer ce genre de cadre, de me donner le temps nécessaire à un dialogue intime. Il peut s’agir d’un cadre thérapeutique, comme celui que j’évoquais plus haut, ou plus simplement celui d’une relation amicale avec une personne de confiance. Relation dans laquelle, lorsque l’occasion se présentera, je serai moi-même capable d’une écoute bienveillante et non jugeante. C’est à mon sens une des caractéristiques principales de l’amitié, donc de l’amour.  

Je suis en effet convaincu que la relation que nous avons, Bernadette et moi, a une composante de profonde amitié; et si un jour cette composante devait disparaître, je pense que le pronostic vital de notre amour serait engagé!

Il nous arrive de dire que notre relation est «confortable». Confortable parce que nous nous comprenons facilement; après 36 ans de vie commune, nous nous connaissons bien et le dialogue en est considérablement facilité. Nous ne nous faisons pas confiance: nous avons confiance l’un·e dans l’autre. Et cela est très confortable.

Mais ce mot, confortable, est à prendre dans son sens premier. Il n’est pas question de confort mou, façon canapé dans lequel on se vautre, mais bien d’un confort qui renforce, qui rend fort. Nous en faisons l’expérience depuis notre rencontre grâce entre autres au partage de nos faiblesses.

Et, bénéfice collatéral, l’expérience de la bienveillance et du non-jugement de l’autre nous aide individuellement à cultiver également cette attitude vis-à-vis de soi-même; ce qui, tu en conviendras ô Toikmeli, est une ressource inestimable!

Je parle bien sûr d’une bienveillance exigeante, comme d’une exigence bienveillante. Tu vois comment ?

~ ~ ~

Finalement, j’ai envie de reprendre le titre de ce billet, en y ajoutant quelques variantes:

La force de la reconnaissance de la faiblesse
La force de l’acceptation de la faiblesse
La force de l’accueil de la faiblesse
La force du partage de la faiblesse

Ces forces n’ont strictement rien à voir avec celle qui est mise en avant dans certains discours masculinistes.

Et je me demande: ces discours ne seraient-ils pas finalement le signe d’une faiblesse refoulée?

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