Apertura – Arthur Donnot l’intime

J’étais encore en train d’apprivoiser — avec bonheur — le jazz contemporain lorsque j’ai vu pour la première fois Arthur Donnot sur une scène. Il était le saxophoniste du Shems Bendali Quintet. J’ai tout de suite compris que c’était un musicien à ne pas perdre de vue, et surtout d’ouïe.

Le Shems Bendali Quintett à la Cave Marignac en janvier 2018

La deuxième fois que j’ai vu Arthur, c’était avec le groupe Kuma, qui pratique une musique qui m’était plus accessible, avec des textures rythmiques à s’en relever la nuit, voire à ne pas se coucher du tout. Encore qu’à mon âge…

Le quartet Kuma à Meyrin en octobre 2020

Même si ces deux groupes appartiennent à des univers musicaux très différents, ils avaient pour moi un point commun: une certaine énergie, et parfois des envolées quelque peu «bruyantes» dans lesquelles je me sentais un peu perdu.

Aussi lorsqu’en janvier, Arthur a posté une vidéo sur Facebook en l’annonçant ainsi: «Nouveau projet, nouveau morceau, nouvelle vidéo», je me suis dit que tiens, peut-être qu’il va enfin sortir un album, le gars; un vrai, avec plus de titres! Je m’en suis réjoui.

Oui, parce que j’avais dans ma musithèque un album du bonhomme, qui contenait 5 titres (dont un de deux minutes et demie) composés entre 2013 et 2018 et enregistrés en 2020. J’aimais bien, mais j’avais du mal à cerner l’univers de ce saxophoniste que j’associais à un répertoire énergique et fougueux; il donnait une tout autre image dans ces pistes. La première par exemple évoque pour moi une fanfare du moyen âge (ou de la renaissance, je ne sais plus) que j’avais entendue en concert dans une église romane. J’aime beaucoup. Faut dire qu’avec Shems Bendali et Zacharie Ksyk, ça fait du beau son.

Par contre, la pochette ne m’emballait pas vraiment, me donnant une impression plutôt… tiède. (Question de goût; peut-être ce style fait-il fureur dans les galeries new-yorkaises…)

Pochette de l'album Introducin‘ d'Arthur Donnot

Est-ce parce que je me suis connement laissé influencer par ce ressentit visuel que l’album est resté un peu en marge de mes écoutes? Si c’est ça, c’est idiot, mais c’est.

On se refait pas, et c’est tant mieux. Pasque sinon on ferait que ça.

Bref!

Je reviens à l’album fraîchement sorti.

En visionnant la vidéo, j’ai été un peu surpris. D’habitude, lorsqu’on met en avant un titre comme «carte de visite» d’un album, c’est plutôt un truc qui déménage, un machin spectaculaire, un bidule qui s’impose aux oreilles comme un feu d’artifice s’impose au regard. Mais non, là, le sieur Arthur nous propose dans ce clip un univers intimiste, tout en douceur, mais, il est vrai, sans mollesse aucune. Les mots du titre (Queen Douce), le lieu du tournage (un intérieur d’appartement), le fait que les musiciens soient majoritairement assis, tout contribue à cette impression d’intimité, de proximité.

Tiens, savoure:

J’ai aimé, et j’étais impatient de voir le reste du projet annoncé. Mais était-ce vraiment un nouvel album?

Sur YouTube, en fin de description, il y a ces mots: «New album on the way». Aaahhh! C’est bien d’un album qu’il s’agit. Content je suis. Impatient, aussi.

Et puis plus rien.

Souvent, les musicien·nes multiplient les annonces d’une nouvelle galette, histoire de tenir leurs fans en alerte, en haleine, en impatience. «Stay tuned !», qu’ielles disent.

Là, rien.

Bon, ça m’a pas empêché de continuer à vivre et à écouter de la musique, hein, faut pas non plus croire que je ne vivais que dans l’attente impatiente de cet album! J’ai notamment passé pas mal de temps à étudier le programme du Cully Jazz, choisissant les concerts, achetant quelques billets, réservant un logement pour la durée du festival… et j’ai chopé le covid quelques jours avant, ce qui m’a empêché d’y aller. Et du coup, si je n’étais pas dans la fébrile attente de l’album d’Arthur, j’ai quand même passé trois jours entre 39° et 40°, ce qui se pose un peu là en termes de fébrilité.

Mais je m’égare.

Début juin, boum, ça y est. Publication facebookienne du sieur Donnot: «Mon nouvel album “Apertura” sortira ce 27 juin prochain sur toutes les plateformes digitales.» Et de nous révéler la pochette, laquelle me fait immédiatement une impression considérablement plus encourageante que celle du susmentionné album de 5 titres. La voici:

Pochette de l'album Apertura d'Arthur Donnot

Bon. Ce nouvel album n’a «que» sept titres; de plus, la durée en est plutôt courte pour du jazz. Donc, moi qui espérais me régaler des compositions arthuriennes durant une petite heure, c’est râpé. L’album dure trente et une minutes; mais quelles minutes!

Arthur, dans une interview donnée à la RTS (référence en fin d’article), se dit être «un auditeur très exigeant qui s’ennuie très rapidement». Il a donc pris le parti de proposer des compositions relativement courtes, un exercice qu’il trouve intéressant et auquel il a eu envie de se plier. Et ben, tu sais quoi, Toikimeli? Il a bien fait. Parce que boudiou, quelle chaleureuse demi-heure de musique il nous a pondue là! J’en ai très vite redemandé, et cet album est entré dans ma collection par la grande porte.

~ ~ ~

Lors de ma première écoute, j’ai vite compris que ma difficulté initiale à envisager Arthur Donnot dans un registre intimiste allait exploser en vol.

Apertura

Ce premier titre commence par une longue introduction à la guitare… folk. Un arpège qui tourne sur lui-même pendant huit longues mesures. Mes oreilles sont transportées un demi-siècle en arrière, lorsque j’écoutais Ralph McTell, John Renbourn et autres guitareux que j’affectionnais et que j’essayais maladroitement d’imiter sur ma gratte à moi. Ça fait bizarre. Et puis, retour au présent. Une mélodie est déroulée par le sax et la contrebasse à l’unisson, qui produisent ensemble un son qui me séduit. Et derrière, la guitare d’Erwan Valazza continue à faire tourner son motif envoûtant, exercice faussement facile, comme dirait la caisse claire du Boléro de Ravel. Le titre se terminera sur quelques envolées synthétiseuresques qui achèvent de me bercer avec entrain.

Queen Douce

C’est le titre qui est joué dans la vidéo mentionnée précédemment. À noter toutefois que la version de l’album est sensiblement différente. Normal, la vidéo est une captation live; le studio permet de peaufiner certains détails, par exemple doubler le sax ou la guitare. Mais ça reste très naturel.

(pause)

Je suis en train d’écouter cet album, piste par piste, histoire de me plonger dans son ambiance pour mieux t’en parler. Et là, tandis que je lève mes yeux du clavier pour regarder par la fenêtre, je souris en apercevant un paysage qui — trouvé-je — est tout à fait en harmonie avec la tranquillité de cette musique:

Paysage lacustre par temps couvert.

(fin de la pause)

Pio Through The Window

C’est à nouveau la guitare qui introduit, mais électrique cette fois, avec une sonorité qui me donne une curieuse impression de fragilité. Si c’était une voix, je dirais qu’elle est mal assurée. Mais il s’agit bien sûr d’un son travaillé, voulu tel quel, qui se poursuit lorsque la contrebasse de Jules Martinet et la batterie de Nathan Vandenbulcke tracent un chemin solide et tranquille. Et là encore, le sax donnotien vient souffler le thème au creux de mes oreilles, comme une confidence. Puis, après un court babil, comme suspendu dans une hésitation intérieure, il déroule tranquillement une improvisation toujours confidentielle et, mine de rien, revient au thème. Un régal.

C’est une des choses qui me plaisent dans cet album. Moi qui suis très friand de rythmiques complexes dans lesquelles j’apprécie de me perdre et de m’y retrouver, je me glisse dans les ambiances d’Arthur comme dans un bon bain chaud, avec quelques bougies autour de la baignoire. Je me sens invité à poser un instant les énigmes de la polyrythmie, la fougue de motifs prestement alambiqués et à savourer un discours simple, comme évident, bien que — j’insiste — d’une densité incroyable.

Malfermita

Bon. Pour ce titre, je dois sortir de ma baignoire. C’est comme si Arthur avait tout à coup besoin de se lâcher un peu, et permettre à ses comparses d’en faire autant. La guitare d’Erwan se fait rock, grinçante, les baguettes de Nathan se réveillent et jouent à chat avec la contrebasse de Jules. Du moins est-ce l’image qui me vient. C’est tonique. Les deux solos, de guitare puis de saxophone, après avoir semblé chercher le bout de la piste de décollage, m’emportent loin, là-haut, très au-dessus du toit de la maison dans laquelle le clip Queen Douce a été tournée. Puis brusquement, c’est le retour au sol, sans réexposition du thème, pour une conclusion dans laquelle Nathan s’en donne à cœur joie sur sa batterie avant de clouer le bec à l’ensemble de l’équipage.

~ ~ ~

Je ne vais pas continuer à détailler les sept titres de cet album dont à propos duquel, ô Toikimeli, tu auras compris que je le kiffe grave de ouf, et pas qu’un peu.

Mais en écoutant le titre suivant (Quite quiet), qui revient à un ton plus intimiste, il me vient une idée: Arthur Donnot est le roi de l’unisson fusionnel. J’t’esplique:

La première fois que je l’ai vu en concert, dans le Shems Bendali Quintet, j’ai été saisi par la parfaite fusion sonore entre la trompette de Shems et le sax d’Arthur lorsqu’ils jouent à l’unisson. Je n’entendais pas deux sons simultanés, mais un seul son, qui n’est ni celui de l’un ni celui de l’autre. Et bien, dans Apertura, j’ai à nouveau eu cette impression, à deux reprises. Dans le premier titre avec la contrebasse (j’en ai parlé plus haut), et dans ce quatrième avec la guitare, j’ai l’impression de découvrir de nouveaux univers sonores qui me ravissent. Le point commun de ces trois situations étant Arthur Donnot, je me dis que celui-ci a probablement — entre autres talents — celui de savoir créer cette fusion, cette communion avec un autre instrument.

Juste encore envie de te dire — après je m’arrête! — que la dernière plage est chantée, mais je ne comprends pas la plupart des paroles, à commencer par le titre Borsa Grand Leuss, qui est pour moi un mystère dont à propos duquel je me réjouis de pouvoir demander éclaircissement la prochaine fois que je croiserai Arthur. Mais ce qui n’est absolument pas mystérieux, c’est que s’il m’a décontenancé de prime abord, je m’y suis rapidement fait et j’apprécie toujours d’y arriver lorsque j’écoute l’intégrale de l’album. Dans l’interview dont je parle plus haut, le saxophoniste mentionne deux noms : Serge Gainsbourg et Henri Salvador. Serait-il leur enfant caché?

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Les deux albums d’Arthur Donnot sont en écoute et en vente sur Bandcamp.

Ça me donne l’occasion de t’informer de la reprise des Bandcamp Friday, dont je t’avais parlé ici. Si donc l’achat d’un de ces albums (voire des deux!) te tente, je t’encourage à inscrire la date du vendredi 7 octobre dans ton agenda pour faire cet achat. En attendant, si l’envie t’en prend, tu peux consulter mon profil avec la liste des albums que j’ai acquis sur cette plateformidable. Peut-être en découvriras-tu d’autres qui te plairont et ainsi faire une commande groupée!

Et l’interview que j’ai mentionné dans cet article se trouve dans l’émission Vertigo (RTS – Radio Télévision Suisse) du 18 août dernier; comme je t’aime bien, j’te la mets direct ici.

De rien.

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