Ma nuit aux hachugés (reprise)

J’ai toujours eu pour les professionnel·les de la santé en général et le personnel hospitalier en particulier une profonde estime et une ardente reconnaissance. Et en ces temps où cette corporation est mise à forte contribution dans des conditions de travail souvent très difficiles, je frôle la vénération.
L’envie me prend de leur rendre hommage en publiant sur ce blog un texte que j’avais publié sur le défunt cuk.ch, à l’époque des faits relatés.
Je l’ai retravaillé un peu.

Faça des Hopitaux Universitaires de Genève (HUG)

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Septembre 2015

Je suis chez moi, devant la télévision. Lentement mais sûrement, l’inconfort qui me faisait changer de position devient douleur qui me fait changer de siège. Pourtant, ce fauteuil, j’y suis bien, et j’y ai déjà passé de longues heures. Mais ce soir, le soutien lombaire devient une gêne. Je me transfère sur le canapé.

Là, dans le dos, à gauche, la douleur s’intensifie. J’éteins la télé pour bouger un peu. Je vais à la cuisine boire un verre d’eau. Le rein, peut-être? N’aurais-je pas assez bu aujourd’hui?

Oui, c’est bien dans la région du rein. Je pense à un calcul, mais la douleur subite et extrême qu’on m’a décrite ne correspond pas à ce que je ressens. Elle est moins… «pointue». Pour autant, elle est progressivement en train de devenir peu supportable. Lorsqu’elle me conduit à une brusque rétrocession de mon repas du soir, je me dis qu’il y a vraiment un problème.

J’en parle à Bernadette, lui dit que je ne peux pas rester comme ça, que je suis désolé, mais peut-être qu’il va falloir remettre à plus tard le projet de se coucher.

  • Appel à SOS médecins: Ils sont tous en intervention, ce ne sera pas avant une heure. «Pas avant», ça veut dire peut-être «on-ne-sais-pas-trop-combien-de-temps-après». Ben non. Pas possible.
  • Les urgences de l’hôpital, j’en ai entendu parler, pas envie de me trouver dans une file d’attente de plusieurs heures.
  • La permanence médicale d’Onex, dont nous avons déjà fait plusieurs fois l’expérience positive, ferme à 23h. Il est 22h35. Bernadette appelle vite fait pour demander si. On lui dit que. Donc nous. Dans ces moments-là, il faut agir à demi-mot.

Dix minutes plus tard, un taxi nous dépose devant l’entrée de ladite permanence, et je suis pris en charge par des personnes auxquelles je penserai longtemps avec estime et reconnaissance. L’équipe est aimable, adéquate, efficace, rassurante, tout bien comme j’aime.

On me prend la tension, la température et un peu de sang. On me pose un cathéter pour m’envoyer une rasade d’antidouleur directement dans la tuyauterie, vu que le comprimé reçu à l’arrivée se refuse à répondre aux attentes légitimes que nous sommes plusieurs à nourrir à son endroit. En fin de compte oui, il semble que ce soit bien un calcul, un gros, dans le rein, là, vous voyez, non, je ne vois pas, mais je vous crois sur parole.

Cette première dose d’antidouleur s’avérant insuffisante, on m’envoie sa petite sœur. Du coup, la douleur sort le drapeau blanc et se recroqueville dans un coin, histoire de reprendre des forces.

La bonne nouvelle c’est qu’il n’y a pas de signe d’infection, pas de sang dans mes urines, rien de ce que l’on pourrait craindre en pareille circonstance et qui nécessiterait d’alerter d’urgence un commando de paras médicaux (hi hi!) pour une intervention lourde et immédiate. Nonobstant, on me déconseille de rentrer pioncer à la maison, parce que vu le volume du caillou, il y a tout de même des chances pour que j’aie à nouveau besoin de me faire dorloter, voire plus si complications.

Et nous voilà donc en route pour les urgences des Hôpitaux Universitaires de Genève (Hachugés pour les intimes).

En fait d’urgence, je n’en suis clairement plus une et j’en ai parfaitement conscience. Lorsque l’infirmière d’accueil me dit d’un ton morne et fatigué que le temps d’attente prévisible pour un scanner est de 10 heures et que je peux tout à fait rentrer dormir chez moi, mon choix est assez vite fait. Je reste. Il est hors de question pour moi de prendre le risque d’une complication — qui pourrait en devenir une, d’urgence — alors que je suis chez moi. Non. Tout ce que je demande, c’est de rester et pouvoir appeler au secours si ça se gâte, sans devoir passer par la case «chérie-ça-va-pas-du tout-appelle-un-taxi-s’il-te-plait». La chérie en question est d’ailleurs d’accord avec moi. Une fois les formalités infirmières et administratives accomplies, je m’installe sur un fauteuil de la salle d’attente. On me dit de me manifester sans attendre si la douleur revient où si j’ai besoin de m’étendre un moment.

Je dis à Bernadette de rentrer se coucher, que je suis entre de bonnes mains, que oui, promis, je n’hésiterai pas à l’appeler si besoin. Elle commande un taxi et s’en va.

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En face de moi, il y a un autre gaillard qui souffre. Sauf que lui, il est payé pour. Ça fait déjà un moment que ça dure, là-haut, sur l’écran plat de la salle d’attente. Au bout de quelques dix minutes, le diagnostic tombe, sans appel: 6-0, 6-1, 6-2, match Djokovic.

Et ensuite, LA demi-finale helvético-suisse opposant Wawrinka à Federer. Je m’étais dit que je le regarderais bien, mais comme elle avait été reportée au milieu de la nuit (heure suisse), j’avais renoncé au projet. Et là, du coup, je vais pouvoir me la regarder. Le son est coupé, mais bon. Avec l’image j’ai tout de même l’essentiel. Cool. Merci mon rein!

Stan et Rodge, je n’ai pas leurs numéros de mobile. C’est dommage, parce que je les appellerais bien pour leur demander de faire durer le plaisir. C’est que j’ai dix heures à patienter, moi! Alors un match en cinq sets avec tie-break à tous les étages, ça m’arrangerait bien. Ça m’aiderait à oublier le temps qui passe. Mais bon. Le Patron est en forme. Une heure et demie plus tard, c’est plié.

Ensuite, la programmation nocturne de la RTS me gratifie de «Passe-moi les jumelles». Les images me comblent: des brebis, des bergers, des paysages somptueux, des lumières magnifiques, de la nature en veux-tu en voilà!

J’adore.

Et surtout: des images lentes, qui prennent le temps de résonner, à l’opposé de la frénésie actuelle qui veut que même les photos bougent, comme si les réalisateurs de télévision avaient peur qu’on s’ennuie devant une image fixe.

J’abhorre.

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Pendant ce temps, il se passe plein de trucs sur ma gauche, et là, j’ai les images et le son:

  • Une équipe en blouses blanches tente désespérément de comprendre — et de se faire comprendre de — ce monsieur qui s’exprime abondamment dans une langue probablement africaine et qui semble aller très mal;
  • une jeune femme s’entend dire pour la Xe fois qu’elle doit attendre parce qu’il y a du monde et que son cas n’est pas une urgence vitale. Elle finira par rentrer se coucher parce que «merde, quand même c’est pas normal»;
  • dans la salle d’attente, un homme, blessé à la main, demande à pouvoir s’étendre. On l’installe sur un lit qui se trouve là, contre le mur, en face du bureau des admissions administratives. «Désolé, mais c’est tout ce qu’on a pour l’instant»;
  • des ambulanciers apportent sur une civière un jeune homme, ensanglanté suite à une bagarre au couteau;
  • quelques minutes plus tard, c’est un autre individu (son adversaire, crois-je comprendre) qui arrive à pieds, blessé moins grièvement, mais menotté, encadré par deux policiers. «Bon, je vous enlève les menottes pour que l’infirmière puisse prendre votre tension, mais vous savez ce qui arrivera si vous nous faites des ennuis! — Non, non, promis, je vous ferai pas d’ennui m’sieur, d’ailleurs c’est la première fois que je me bagarre, vous savez, m’sieur, d’habitude je suis pas comme ça!»;
  • pendant ce temps, un homme arrive, une main recouvrant son œil gauche;
  • dans la salle d’attente, à quatre quelques mètres de moi, une femme assoupie. Une infirmière vient lui expliquer qu’elle ne peut pas venir comme ça, tous les deux-trois jours, dormir ici. Elle rétorque qu’elle ne peut pas rentrer chez elle, que son mari est schizo, tout ça. L’infirmière lui rappelle qu’elle lui a plusieurs fois indiqué qu’en venant en journée elle pourrait s’adresser juste là-bas, au service social. La femme dit que de jour elle ne peut pas venir. L’infirmière se lève pour s’occuper d’un nouvel arrivant;
  • en face de moi, à côté de la fontaine d’eau, un jeune couple. Elle: «Non, mais j’hallucine! J’y crois pas! Mais quel con, quel con! J’te jure, mais pourquoi il est comme ça? Mais c’est pas possible d’être aussi con! Tu le crois, ça? Mais qu’il est con! Vraiment trop con!» Le tout entrecoupé de silences lourds habités par des soupirs profonds et désespérés. Lui ne dit rien, mais son silence fait peine à voir. Le flic de tout à l’heure vient les chercher: «Vous pouvez le voir un moment». Apparemment, ce sont des amis du gars menotté;
  • le responsable de la sécurité, un grand chauve baraqué, vient expliquer d’une voix chaleureuse mais ferme, à la femme assoupie qu’elle doit s’en aller. S’ensuit un dialogue que la femme conclut en proclamant que «c’est vraiment un pays de merde», et qu’on est «tous des connards». Nous ayant ainsi informé sur l’état du monde, elle se retourne et sort.

Et moi, sur mon fauteuil, je me dis que tout ce que je vois là — et parfois bien pire encore — est juste le quotidien ordinaire des gens qui travaillent ici. À ces professionnel·les de la santé et particulièrement aux urgentistes, respect, estime, reconnaissance et sincère admiration, pour les siècles des siècles, amen. Elles et ils sont les premières et quotidiennes victimes d’un système qui leur refuse les moyens d’accomplir leur tâche dans des conditions acceptables. Pourtant, je n’ai affaire ce soir qu’à des gens bienveillants, plus ou moins souriants, attentifs. Seule l’infirmière qui m’a reçu à mon arrivée avait une expression de grande lassitude dans le regard, expression que j’ai envie d’attribuer plus à l’usure de devoir faire son métier dans ces conditions qu’à un manque réel de compétence relationnelle.

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À 4h, ma douleur entrouvre un œil. À 4h30, il est ouvert. Je décide de profiter d’un moment de calme dans le service pour aller quérir quelque assistance avant qu’elle (ma douleur) ouvre le deuxième (œil). On me répond «Oui, bien sûr, venez» et on me conduit vers un des «lits d’attente». On me branche le port cathéter sur un périphérique qui me téléverse de l’antidouleur, je me détends, je m’étends et j’attends, content: ça tombe bien, j’avais justement un petit coup de barre! Mais je ne dors pas vraiment, ou alors juste de petites tranches interrompues par l’un ou l’autre bruit un peu plus fort que les autres.

Je me dis que j’ai vraiment de la chance. Mon état n’est pas si grave que ça, et ce dont j’ai besoin peut m’être donné sans délai. J’ai une pensée émue pour des connaissances qui ont été victimes d’un accueil considérablement moins adéquat alors même que leur cas était bien plus sévère que le mien. Ces dix heures d’attente qui me sont imposées me paraissent une partie de plaisir en comparaison avec ce qu’elles et ils ont vécu. Sans parler des innombrables femmes, hommes et autres qui n’ont même pas accès à des soins et vivent dans des conditions sanitaires inacceptables. Oui, je pense que je suis vraiment privilégié, sans avoir fait quoi que ce soit pour le mériter.

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Sept heures du matin, changement d’équipe. Une infirmière fait la tournée des «lits d’attente». Lorsqu’elle arrive vers moi, ses questions me montrent qu’elle a pris la peine de consulter mon dossier avant. C’est peut-être normal, mais ça me fait du bien, ça me mets en confiance. Elle me dit que je vais bientôt être reçu par un médecin.

À neuf heures et demie, elle me conduit auprès d’un médecin très sympa, jovial. On plaisante. Après un entretien, je passe par les cases radiographie, pipi dans le gobelet, prise de sang, et enfin scanner, avec entre chaque étape un passage par la case entrainement à la patience.

Je te passe les détails, mais je serai finalement «libéré» vers 14h, avec une ordonnance qui me donne droit à ce qu’il faut de médicaments pour aller jusqu’à la prochaine étape. Finalement, je serais opéré pour une maladie de la jonction pyélo-urétérale qui était la cause du calcul reinal. Opération au cours de laquelle le calcul sera enfin exfiltré.

Calcul rénal de 17mm
Ô Toikimeli, as-tu déjà vu un calcul rénal de 17 milimlètres?
Maintenant oui!

Là encore, j’aurai affaire, à de rares exceptions près, à des personnes respectueuses et bienveillantes. Je pense notamment à l’accueil au bloc; j’ai été pris en charge non seulement “mécaniquement”, mais aussi — et surtout — humainement, avec tous les égards pour les éventuelles appréhensions qui pouvaient se manifester. Et en fait, tu sais quoi, on s’est bien marrés!

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Septembre 2021:

Cinq ans après ces faits, je ne peux que confirmer que par la suite je n’ai jamais eu à me plaindre vraiment de qui que ce soit. Je garde un souvenir globalement très agréable de mes relations avec les infirmières, les aides soignantes, les toubibs. Bien sûr, tout n’est pas parfait dans ce monde imparfait, et dans ce système hospitalier qui souffre de dysfonctionnements et aberrations, le personnel infirmier est souvent la première victime de cette situation.

J’ai expérimenté une chose: leur manifester mon respect et ma reconnaissance contribue à détendre les relations et à les rendre agréable. Ce qui n’empêche bien sûr pas de manifester notre désaccord avec ce qui ne va pas lorsque c’est le cas; mais ici comme ailleurs, le faire en respectant la personne sans agressivité, cela peut tout changer.

Et quand, en plus, l’humour est de la partie, c’est encore mieux. Naturellement, je comprends que, suivant la situation, l’humour puisse être impossible à mobiliser. Mais j’ai fait l’expérience que, au milieu d’un gémissement ou d’une douleur, il m’a parfois été possible de lancer un gag, un jeu de mot à la con, ou simplement une petite phrase plus légère et que j’en ai été le premier bénéficiaire.

Et les blouses blanches ont besoin de décompresser, un besoin vital. Lorsqu’un·e patient·e leur en donne l’occasion en plaisantant ne fût-ce qu’un peu avec elles, les blouses blanches apprécient.

Je ne rentrerai pas dans les détails de ce qui a suivit, parce que ça n’est pas le propos ici. Sache simplement, ô Toikimeli, que tout s’est très bien terminé.

Pour moi.

Parce que les conditions de travail des personnes à qui j’ai eu à faire (et de leurs collègues), ont continué à se dégrader, si j’en crois les infos.

Et comme si cela ne suffisait pas, un certain SARS-COV-2 est venu sérieusement compliquer leur job.

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