Salut au jet d’eau

Tu te souviens ? Alors que j’étais un petit enfant, certains soirs d’été mes parents prononçaient cette phrase magique que j’adorais entendre :

«Et si on allait manger une glace au bord du lac?»

Après leur avoir manifesté ma bruyante approbation, je tentais alors une subtile négociation :

« Deux boules ?

— Non, une ! On a bien mangé au souper, il ne faut pas exagérer.

— Bon d’accord…» répondais-je dans un soupir résigné.

C’est peut-être un des souvenir les plus anciens d’une mauvaise habitude qui me joue encore — parfois — des tours : lorsqu’un petit bonheur m’échoit, je ressens rapidement une frustration qu’il ne soit pas plus grand… Plus je prends de l’âge, plus je comprends que mon bonheur dépend vraiment de ma capacité à savourer pleinement ce qui est.

Mais je reviens à mon récit.

En quittant l’immeuble de la rue du Nant dans lequel nous habitions, nous obliquions à droite. Nous poursuivions jusqu’à la rue du XXXI-Décembre. C’est alors que je t’apercevais enfin. Même si ton image m’était familière, je m’émerveillais toujours de te voir dans l’alignement de cette rue, tout près de chez moi. J’avais d’ailleurs très vite appris à te regarder pour savoir le temps qu’il ferait: tandis que, entrainé par la bise, tu retombais sur la gauche, en direction de la ville, on disait que tu étais sur beau. Si au contraire ton panache était tourné vers le large, on disait que tu étais sur mauvais temps. J’adorais particulièrement te voir lorsqu’il ventait très fort, la surface dudit panache s’étirant loin, très loin…

Les soirs de « glace au bord du lac », sitôt engagé dans la descente de la rue du XXXI Décembre, en te regardant j’avais déjà un petit avant-goût de la boule promise.

Il me fallait cependant interrompre ma contemplation lorsque nous devions traverser trois rues, et finalement la chaussée du quai Gustave Ador. Ce dernier franchissement était particulièrement fébrile (pour moi!), puisque c’était là, juste de l’autre côté, que se dressait le Temple du Graal: le stand de glaces.

En fait, il y en avait plusieurs, de ces stands; si mon souvenir est correct, du Jardin Anglais à Baby Plage, il y en avait cinq. Mais il était hors de question de me faire patienter (et marcher) encore, alors qu’il y avait celui-là, juste là, à portée de main et de papilles («et de porte-monnaie» aurait pu ajouter papa)! Et surtout, une fois que nous avions notre glace en main, il ne nous restait que quelques pas à faire pour nous trouver au bord de l’eau, proches de la jetée depuis laquelle tu t’élances vers le ciel. Et tandis que le crépuscule faisait son œuvre d’obscurcissement, toi tu restais resplendissant dans le faisceau de puissants projecteurs. Certains étaient dans un abri le long de la jetée, d’autres étaient logés dans le sol, juste à tes pieds; ces derniers donnaient à la naissance de ta colonne d’eau une blancheur particulièrement éclatante.

J’adorais te contempler en mangeant ma glace; et même après l’avoir terminée, ta présence majestueuse me consolait de cette fin. Ce d’autant plus que, souvent, mes parents me proposaient de nous engager sur la jetée pour aller tout près de toi, à quelques mètres de la tuyère qui te projette à 200 kilomètres/heure vers le ciel. À chaque fois, j’étais impressionné d’entendre le bruit que tu faisais en jaillissant. À chaque fois, j’avais envie de m’approcher et de toucher cette colonne d’eau pour sentir cette vitesse, cette force. Bien heureusement, la chose était rendue impossible par la présence une solide barrière qui en condamnait l’accès. Mais encore aujourd’hui, il m’arrive d’avoir envie de «sentir comment ça fait» de toucher de l’eau qui monte avec une telle puissance.

Parfois, nous recevions quelques fines gouttes, même si tu étais sur beau. Les jours où tu étais sur mauvais temps, ils en étaient qui venaient en courant (ou pas!) traverser le rideau d’eau que tu faisais en retombant par-dessus la jetée. Il me semble avoir été du nombre l’une ou l’autre fois, mais je ne crois pas que ce fût avec mes parents. Probablement pas avec papa. Avec maman, c’est possible; elle avait cette tendance un peu fofolle parfois, contrairement à lui.

Ce que j’ai d’elle me donne envie d’y aller une fois. Mais ce que j’ai de lui me pousserait certainement à m’équiper d’un parapluie!

Au retour, nous étions éblouis par les projecteurs qui, à l’aller, nous avaient chauffé la nuque. Je me rappelle encore l’importante population d’insectes qui tournoyait dans la lumière; certains, à qui leur maman n’avait pas raconté l’histoire d’Icare, venaient carrément se poser sur la vitre. Et pschhhh, le moustique!

~ ~ ~

En soixante-cinq ans de vie, je t’ai vu un grand nombre de fois, cher jet d’eau. Même si je n’habite plus le quartier des Eaux-Vives, même si, mes parents étant décédés je n’ai plus tellement souvent l’occasion de descendre la rue du XXXI-Décembre.

Mais récemment, ayant assisté à un spectacle sur les hauts des Eaux-Vives, j’ai choisi de rentrer à pied en passant par le quai Gustave-Addor. En t’apercevant, j’ai subitement repensé à ces «glaces au bord du lac». Je m’en suis donc offert une. Deux boules, parce que maintenant, c’est moi qui décide. Non mais!

M’avançant jusqu’au début de la jetée, je t’ai regardé en goûtant savoureusement cette friandise. Bizarrement, j’ai eu la soudaine impression de te retrouver, comme un ami que je n’avais pourtant pas vraiment perdu de vue; de retrouver également le petit garçon que j’étais, sans nostalgie — je n’en ai aucune pour le passé, je suis tellement mieux dans ma peau aujourd’hui — mais avec douceur et une petit clin d’œil vers mes parents aujourd’hui disparus.

Une fois la glace terminée, et après avoir vérifié autour de moi que personne ne puisse m’entendre, j’ai prononcé à mi-voix, avec un mélange de tendresse et de déférence:

«Salut, jet d’eau!».

Je crois bien qu’un cygne m’a souri.

Vue du jet d'eau de Genève la nuit, avec un cygne au premier plan.
On ne voit pas bien le sourire du cygne, la photo est trop mauvaise. Mais j’te jure…

4 réflexions sur “Salut au jet d’eau”

  1. Un p’tit bonheur de lire ton texte Dominique, car, bien qu’habitant aux Acacias, il arrivait qu’une ou deux fois dans l’été mes parents et leurs quatre filles partent à pieds manger une boule aux »Glaces nationales ». C’était les meilleures!!! Si on pouvait avoir deux boules, je prenais vanille-pistache. Et c’était l’époque où on mettait les habits du dimanche…
    Le jet d’eau montait moins haut que maintenant et on espérait toujours assister à son démarrage ou son arrêt et figure- toi qu’il était possible d’aller tout près!
    Et ça reste encore un émerveillement de le voir.
    Je t’embrasse fort.
    ,

    1. Coucou Nadia!

      Merci pour ton commentaire! Il me semblait que le jet d’eau actuel était beaucoup plus vieux que ça,  mais en fait non! Il n’avait que cinq ans lorsque je suis né… Et alors, tu dis que dans son ancienne version, on pouvait aller tout près? Fichtre! Mais pas au point de le toucher, ou bien?

      Ma prochaine «glace au bord du lac» sera une vanille-pistache, en l’honneur de la doyenne de mes commentateurices!

      1. Oui dans mon souvenir on pouvait aller très près tant et si bien que des plaisantins tentaient
        d’y mettre quelque chose pour voir…et les parents ne laissaient pas les enfants aller seuls sur la jetée, bien évidemment!!!
        Pense à moi en dégustant vanille-pistache (peut-être pas tes parfums préférés!).

      2. J’adoooore vanille-pistache! Comme à peu près tous les parfums de glaces.

        En fait, j’adoooore les glaces, quelle que soit la saison!

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