Jusqu’à la dernière goutte de l’automne

Cette année, je me suis régalé.

J’ai savouré, contemplé, joui, kiffé, quoi !

Je me suis gargarisé les yeux (et le reste) des délices panachés de l’automne.

Bien sûr, ça n’est pas nouveau ; j’ai toujours aimé les couleurs de cette saison, ce qui, je le reconnais volontiers, ne constitue pas une marque d’originalité de ma part. Mais que veux-tu, plus ça va, plus je préfère être banalement joyeux que brillamment déprimé.

Ô Toikimeli, je suis certain que, comme moi, tu t’extasies souvent devant la fastueuse flamboyance d’un arbre dont les feuilles se préparent au grand lâcher prise qui les verra bientôt s’abandonner aux lois de la pesanteur pour choir gracieusement vers l’étape finale de leur courte vie en fertilisant le sol qui les a nourries à moins que celui-ci soit recouvert de goudron qui, tu le sais, est très difficile à fertiliser pour les feuilles de platane.

Non ?

Mais moi, cette année, j’ai savouré cette saison plus longtemps que d’habitude. J’en ai pris conscience à cause d’une réflexion de Bernadette : « C’est dingue comme en quelques jours, les arbres ont complètement perdu leurs feuilles ! »

Quoi ? Comment ? me suis-je dit en mon for intérieur. En effet, cela faisait deux ou trois jours que je n’étais plus allé me balader le long de l’Arve, où je m’étais alors régalé de la fastueuse flamboyance des arbres dont les feuilles étaient en train de faire ce que j’ai décrit plus haut et sur lequel je ne vais pas m’étendre plus avant parce que bon, les longues phrases, ça va un moment.

Or donc, inquiet d’avoir manqué les dernières occasions de m’épanouir la rétine, je suis retourné au bord de l’Arve et ô surprise, mes chères feuilles étaient encore très nombreuses à me caresser le regard dans le sens du poil.

Mais alors, me diras-tu, ta Bernadette de femme aurait-elle les yeux dans sa poche ? Et là, je te répondrais que non, vraiment pas, surtout pas elle ! Pasque oui, c’est beaucoup à elle que je dois d’avoir aiguisé mon regard sur la nature. Je projette d’ailleurs te parler bientôt de la manière dont elle se nourrit de cette nature, et je dirais même plus : dont elle nourrit les autres. Je parle de nourriture de l’âme. Tu verras, c’est beau.

Simplement, sa remarque n’était qu’une constatation factuelle tout à fait pertinente : lorsqu’on observait l’ensemble des arbres et arbustes qui longent les rives de l’Arve, il était bien clair que là où l’on voyait, quelques jours auparavant, une imposante luxuriance chromatique, il ne restait presque que des branches provisoirement mortes.

Mais alors quoi, insisteras-tu ? J’y viens, j’y viens !

C’est que tu vois, ô Toikimeli, les berges de l’Arve, sur ce tronçon, se présentent ainsi : tout au bord de l’eau, il y a un sentier, pas toujours très aménagé et par endroit carrément casse-gueule pour mon sens relatif de l’équilibre doublé de mon surpoids triplé d’une arthrose des genoux qui rend toute progression en terrain irrégulier fort hasardeuse et, qui plus est, douloureuse, ce qui a tendance à transformer toute tentative de récupération d’équilibre en perte d’icelui, et boum.

Aussi, pour préserver mes rotules, mes poignets et ma dignité, je chemine sur le trottoir qui surplombe ledit sentier, ce qui me place à hauteur de deux bons mètres, soit pile-poil au niveau des premières branches, où se trouvent les dernières feuilles, puisque les arbres s’effeuillent de haut en bas.

(Toutes les photos de cet article sont cliquables pour les voir en grand)

Je suis donc aux premières loges pour contempler ces dernières feuilles, et pour les contempler de près. Très près.

Qu’est-ce que ça peut être beau, une feuille mourante ! Ce d’autant plus que, puisque ses voisines du dessus ont été « débranchées », elles ne lui font plus d’ombre. Elle se trouve donc en pleine lumière et, suivant l’angle de vue et l’ensoleillement, se métamorphose en véritable vitrail.

Ou bien c’est tout une série de petits vitraux qui jouent avec la lumière.

Et même, parfois, sans lumière particulière, certain branchages, qui tardent quelque peu à lâcher leur dernière feuilles, criblent la masse de branches nues de petites tâches jaunes. J’ai alors presque l’impression que mon œil ne distingue plus que cette seule couleur, le reste demeurant en nuances de gris.

Lors d’un téléphone que j’avais avec une amie, celle-ci me disait : « … et puis aller se promener, en ce moment, c’est triste, c’est mort, les arbres sont nus…» Je lui ai alors sursauté comme quoi non, c’est pas vrai, y a encore plein de belles feuilles à voir, en tout cas moi je me régale, et pis même parterre, une belle feuille morte, ça me fait du bien partout, y faut juste prendre le temps de regarder, de laisser la feuille me parler, tout ça.

Elle a éclaté de rire.

Comme j’aimerais que, la prochaine fois qu’elle va se promener, la vue d’une feuille morte tombée sur le trottoir la fasse éclater de rire !

~ ~ ~

Là, maintenant, il n’y a effectivement plus de feuilles aux arbres.

Quoi que…

Il reste, par endroit, des feuilles toutes sèches, d’une belle couleur cuivrée qui, à la manière d’une vieille personne toute chiffonnée et distordue qui nous enlumine d’un regard bienveillant, me font sourire.

Et il y a les feuilles de lierre grimpant, qui résistent et verdissent les troncs en repos. Je les regardais d’un œil un peu méfiant, ayant plus ou moins le souvenir d’avoir appris que le lierre était nocif pour l’arbre, qu’il l’étouffait. Mais j’ai découvert (merci Wikipédia) qu’au contraire, il peut le protéger et s’avère dans la plupart des cas un allié important de la biodiversité. Je me délecte donc à présent sans arrière-pensée des infinies nuances de couleurs et de forme de ces feuillages persistants.

Sans parler des splendides ombelles de fleurs, puis de fruits, qui apparaissent et se développent après tout le monde, comme pour dire « vois comme je suis discrètement belle, alors que tout autour de moi la végétation semble n’avoir plus rien à dire ! »

~ ~ ~

L’autre jour, j’étais à la fenêtre de ma cuisine. Je regardais le sommet des trois tilleuls qui sont plantés dans la cour de l’école voisine et dont je t’ai déjà parlé (« Trois arbres »). Ils n’ont plus aucune feuille, du moins aucune qui soit visible à cette distance. Plus près, au pied de mon immeuble, des Micocouliers. Eux aussi sont défeuillés presque totalement. Presque, parce qu’en y observant mieux on peut en apercevoir quelques-unes qui s’accrochent encore.

Mais bon, me disais-je, c’coup-ci c’est vraiment l’hiver ! C’coup-ci, c’est mort ! Si je veux voir du vert, il me faut aller trouver Édouard, et ses copains conifères dans le Cimetière des Rois, tout proche de chez moi.

Et puis soudain, j’ai vu.

Tu vois ?

Tu le vois, tout ce vert, sur le toit plat et caillouteux du petit bâtiment, juste là ?

Ce vert, c’est de la mousse, c’est-à-dire de la vie.

De celle qui tient bon, qui persiste et signe, qui verdoie, qui accroche la lumière et en devient presque fluorescente, qui nous rappelle immuablement que la vie est partout, même là où on ne l’attend pas.

Alors non, c’coup-ci c’est pas mort. Et moi vivant, ça ne le sera jamais !

De plus, moi qui traverse cycliquement des périodes de profonde déprime, je me dis que je peux, lorsque je regarde par la fenêtre de ma cuisine, me rappeler de cultiver ma « mousse intérieure », fût-elle momentanément dissimulée sous une épaisse couche d’obscure mornitude intérieure.

Et depuis, lorsque je vais me promener au bord de l’Arve, j’en vois partout, de la mousse ; j’en vois partout, de la vie.

Alors je continue à savourer, à contempler, à jouir, à kiffer jusqu’à la dernière goutte cet automne qui n’en finit pas !

~ ~ ~

Et attends, c’est pas fini :

Même en levant les yeux vers les branchages sans feuilles ni mousse, il suffit d’une belle lumière pour me rassasier la rétine !

… à Sylvie


Après avoir terminé la rédaction de ce billet, il me revient que j’avais déjà, sur un autre mode, partagé avec toi une réflexion sur les mousses : https://leblogadom.ch/mousses/

2 réflexions sur “Jusqu’à la dernière goutte de l’automne”

  1. Merci pour les mots et les images.

    J’aime aussi l’automne.

    Quant à tes moments de dépression (saisonnière?), as-tu essayé la luminothérapie?

    Moi, je m’y suis mis depuis trois semaines, je revis!

    D’ailleurs là, je t’écris avec 10’000 lux dans la tronche, et j’ai le moral alors que tout est gris dehors (eh oui), c’est dire.

    Bien à toi!

    1. Merci !

      Dépression saisonnière ? Peut-être en partie. Mais je suis capable d’être déprimé en toutes saisons, moi. Même pas peur !

      Quant à la luminothérapie, je l’ai pratiquée durant tout un hiver, à l’époque où je travaillais. Je déjeunais à 5 h 30, avec les 10’000 lux dans la gueule. Je n’ai pas remarqué d’effet particulier. Mais je suis très heureux que cela aide les autres, surtout quand je les aime bien !

      Amitiés !

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