Le AA Trio fait chanter le sable

À Lausanne, les étudiant·e·s de Bachelor & Master de l’HEMU Jazz présentent leurs projets personnels lors de concerts. Connaissant l’un d’entre eux, je m’y suis rendu. Et tant qu’à faire le déplacement, j’ai également assisté à plusieurs concerts de musicien·e·s que je ne connaissais pas. C’est notamment là que mon récent intérêt pour le jazz contemporain s’est plus particulièrement focalisé sur les jeunes artistes locaux, impressionné que j’étais par le niveau de ceux-ci.

Bien sûr, quand j’écris « artistes locaux », je parle de l’école. Parce que toutes et tous ne sont pas de Lausanne, ni même de Suisse. Andrew Audiger par exemple, vient de Lyon.

Et il a bien fait de venir.

À la fin de sa prestation, je notais les impressions suivantes (oui, je prends des notes sur les concerts, pour me rappeler qui j’ai vu et où, histoire de guider mes futurs choix de concerts) :

Une révélation. Le pianiste propose des compositions riches, notamment une longue pièce, un vrai voyage. J’ai pu le féliciter à la fin.

C’est vrai que, pendant le concert, je me suis surpris plusieurs fois à sourire de plaisir. En sortant, j’ai eu l’occasion de toucher deux mots à Andrew Audiger, furtivement, car il était en train de discuter avec des potes et que je ne voulais surtout pas le déranger. Je suis comme ça, j’ai toujours peur de déranger. Mais j’ai appris depuis à traverser cette crainte, ce qui me vaut régulièrement de passer de chouettes moments d’échange avec les musiciens.

J’ai donc gardé à l’esprit le nom de ce AA Trio en me promettant d’en suivre l’activité.

Me baladant sur le web, j’ai commencé par le retrouver sur SoundCloud. Je n’ai pas été regagné par la magie ressentie lors du concert. « Normal, me suis-je dit, le live c’est toujours mieux. Attendons de les retrouver en concert afin de vérifier si ce premier coup de cœur se confirme. »

Je n’ai, à ce jour, pas eu encore l’occasion de revoir le trio sur une scène. En revanche, j’ai vu ses membres dans divers autres projets et eu l’occasion de passer de magnifiques moments à les écouter.

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Novembre 2019. Consultant mon fil d’actualité Facebook, je vois qu’Andrew Audiger annonce la sortie prochaine du premier CD de son trio. « Youpi-trop-bien-putain-j’me-réjouis-grââââve », me dis-je en substance, car j’ai le sens de la formule.

Puis le CD sort sur bandcamp.com, ma plateforme préférée.

 

Pochette du CD du AA Trio

(la pochette est signée Jean-Pierre Audiger)

 

Je suis sur mon ordi, je lance la lecture de l’album.

Oui… bien, mais…

C’est clair. Je dois l’écouter attentivement, et pas en musique de fond tout en visitant mon mur Facebook.

Quelques jours plus tard, je mets mon meilleur casque, et bim.

Le choc.

PURÉE C’QUE C’EST BEAU ! C’QUE C’EST RICHE ! C’QUE J’AIME ÇA… ET PIS… OH, MAIS DIS-DONC… comment, ça, une trompette ?

Je regarde la doc et je vois qu’en effet, deux musiciens sont invités sur quelques-uns des titres de cette galette. Le premier, c’est Shems Bendali, un trompettiste que je connais également et apprécie beaucoup, et dans le quintette duquel on retrouve d’ailleurs les deux tiers du AA Trio.

L’autre invité est le clarinettiste Clément Meunier, que j’ai eu l’occasion voir — et d’entendre ! — avec bonheur notamment avec OGGY & the Phonics.

Et pour compléter la liste des « ajouts » par rapport au trio de base, il faut encore préciser qu’Andrew Audiger, en plus du piano, utilise un synthétiseur. Habituellement, l’électronique aurait plutôt tendance à me mettre sur la défensive; mais là, plus j’écoute cet album, plus j’apprécie la manière dont le pianiste intègre ces sonorités dans sa musique. À aucun moment je ne me suis dit « est-ce vraiment nécessaire » comme cela m’est arrivé sur d’autres enregistrements.

Bref. Ce disque m’ouvre à des univers qui ne me sont pas familiers, pourtant… il y a quelque chose de… osé-je le dire ? En tout cas, dans l’intimité de mon écoute, j’ose : je pense à des compositeurs comme Debussy, Ravel, ce genre-là. Mais à vrai dire, je ne les connais que très peu, eux et leurs contemporains. Finalement, je découvrirai qu’effectivement, Andrew Audiger est friand de la musique ce cette époque-là.

Le premier titre de cet album est Forlane. J’adore. Mais ce mot me chatouille curieusement. Je consulte donc Wikipédia et j’apprends qu’il s’agit d’une danse ancienne, d’origine italienne. On trouve une Forlane dans le Tombeau de Couperin de Maurice Ravel, ce qui explique la chatouille susmentionnée. J’ai effectivement eu ce titre sous les yeux à l’époque où je vendais des partitions de musique.

L’intro de la Forlane d’Andrew Audiger débute de manière très claire par un clin d’œil à celle de Maurice Ravel. L’intro terminée, arrive le thème, mangifique. Le rythme est pesant ; je lui trouve même un côté un peu obsessionnel, avec des accents dramatiques en milieu de parcours. J’adore.

Le deuxième titre me chatouille également, mais la raison m’en apparaît plus rapidement : Lebœuf on the Roof. Clin d’œil cette fois à Darius Milhaud et son Bœuf sur le toit. Mais le clin d’œil doit être limité cette fois au titre ; en tout cas, je ne perçois personnellement pas clairement de lien de parenté entre les deux œuvres, hormis l’influence générale que les musiques du début du 20e siècle ont eue sur Andrew Audiger, lequel se fait appeler Andrew “Stevie Leboeuf” Audiger sur un autre projet. Le monde est petit.

Je sais que le jazz contemporain stresse certain·e·s. Si c’est ton cas, Ô, Toikimeli, je te conseille de savourer Quiet View, au cœur duquel Yves Marcotte nous offre un de ces solos de contrebasse qui ne se sent pas obligé de placer le plus grand nombre de notes possible parce qu’il a enfin la parole. Sobrement soutenu par les chemins harmoniques du piano, et par la discrète rythmique de François Christe.

Ou alors Gingembre Sacré, un duo clarinette-piano, que j’aurais envie d’écouter dans un bain chaud avec un verre de whisky à la main.

Et pis tiens, encore une proposition : une vidéo de Forlane, enregistrée au Moods à Zürich (super prise de son) ; j’y recommande particulièrement la délectable intro, comme suspendue, dans laquelle Audiger dévoile peu à peu le thème principal, ainsi que les solos de François Christe (à 05:28) d’Yves Marcotte (à 10:30). Bien sûr, la totalité de la vidéo est un régal, mais c’est au cas où.

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Au Cully Jazz festival, il y un lieu que j’apprécie particulièrement : le Sweet Basile.

Je l’aime parce qu’il est intimement lié à la naissance de mon amour pour le jazz, lorsque j’ai assisté au concert du défunt trio Less Than Four, en 2014 (j’en avais parlé sur cuk.ch).

J’aime aussi ce lieu parce que c’est un des endroits du festival off dans lequel il y a des sièges (pour autant qu’on arrive avant le début d’un set). Mon arthrose et moi ne supportons plus les conditions d’écoute en mode « sardines au garde-à-vous » qui prévalent dans de nombreux caveaux du off. C’est pourquoi, à la sortie du programme du Cully Jazz, je me précipite toujours sur l’affiche du Sweet Basile.

Et cette année, le samedi 4 avril, dernier soir du off, devine qui se produit dans ce lieu ? Le AA Trio ! Je te dis pas le saut de joie intérieur que je me suis fait lorsque j’ai appris ça ! Et, double cerise sur le gâteau, en « guest », Shems Bendali et sa trompette, ainsi que Clément Meunier et sa clarinette.

Alors tu vois, si je prends en compte que :

  • le trio piano-contrebasse-batterie est une formation que j’aime particulièrement ;
  • un des trios qui me nourrissent le plus en ce moment est le AA Trio ;
  • ledit trio joue à Cully cette année ;
  • il y invite Shems Bendali et Clément Meunier ;
  • il joue au Sweet Basile;
  • le dernier soir…

…et ben moi je dis que je me dis que, quoi qu’il arrive, la cuvée 2020 du CJF se terminera bien.

Très bien!

 

De g.à dr.:
François Christe (batterie)
Andrew Audiger (piano, synthétiseur, compositions)
Yves Marcotte (contrebasse, production)

Photo tirée de la page Facebook du trio

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