La nature, c’est l’bordel !

Je tiens de mon ascendance paternelle une tenace notion de comment les choses doivent être, ainsi qu’un vif agacement lorsqu’elles sont différentes. L’expression propre en ordre me va à merveille.

Encore que…

Mes années de célibat ont été une sorte de démenti de ce que je viens d’écrire. Je n’ai jamais été porté naturellement sur le rangement et le ménage. Résultat, je vivais dans un environnement dont l’ordre et la propreté laissaient clairement à désirer. J’étais donc la preuve vivante de cette réalité : il ne suffit pas d’être convaincu d’une valeur pour l’incarner !

Depuis, j’ai fait quelques progrès; ne fut-ce que par respect pour Bernadette qui — comme moi (!), n’aime pas vivre dans le désordre, mais qui — à la différence de moi (!) — est ordonnée.

Bref. Mon propos du jour n’est pas, ô Toikimeli, de t’entretenir de ces difficultés dont beaucoup se sont emparés afin de nous cuisiner des recettes simples et infaillibles pour atteindre le nirvana de l’ordre et de l’organisation. Non. Mon propos est de partager avec toi un petit bout du chemin que j’ai fait dans mon rapport à l’environnement, ainsi que les réflexions philosophiques qui en ont conséquté (oui, je sais, ça n’existe pas, mais j’aime bien).

~ ~ ~

Si tu me lis régulièrement, tu le sais: j’aime marcher. Et lorsque je vais me balader autour de chez moi, il m’arrive de regretter que certains coins trahissent une sorte de laisser-aller dans leur entretien. Je ne parle pas de nettoyage, de débarras de cannettes et autres emballages ou mégots. Non. Je parle de zones aménagées qui, par endroits, laissent poindre quelque végétation spontanée.

Ce sera plus clair en images. Tu vois, par exemple, ce banc:

Banc public dans une zone de gravillons, sous lequel a poussé un peu d'herbe

Ou bien la base de ce poteau:

Pied d'un poteau autour duquel a poussé, à travers le gravier, un peu d'herbe.

Et bien, en passant par là, je trouvais que ce vert, ça faisait désordre! On est dans une zone de gravillons, cet endroit devrait être désherbé, tout de même!

Ou en montant au Bois-de-la-Bâtie (avant les récents travaux), près de chez moi, j’empruntais cette montée dont le revêtement avait quelque peu vieilli.

Chemin piéton goudronné. Les bords sont envahis de mousses.

Certes, le goudron était bien abîmé. Mais ce qui me gênait le plus, c‘était les bordures du chemin. Je trouvais que ces mousses, ça faisait quand même pas très propre!

Ou encore, lors de vacances en Bretagne, je me rappelle que certains sites à marée basse, s’ils m’intéressaient en tant que curiosité (je n’ai jamais vécu au bord de la mer), éveillaient en moi une sorte de malaise…

Bord de mer à marée basse. Des bateaux sont maintenus debout sur leur quille au moyen de béquilles.

Pour moi qui ai grandi au bord d’un lac, c’est soit l’un, soit l’autre. Soit t’es dans l’eau, soit t’es sur terre. Mais là, on sait pas trop. Surtout avec ces bateaux qui, contrairement à ce que m’a appris la chanson, ont des jambes.

Bon. Je te rassure, la description de ces sentiments est un chouïa exagérée. Je force un peu le trait. Mais tout de même, cela exprime quelque chose que je ressentais, certes de manière moins carrée, plus confuse, mais que je ressentais bel et bien. 

~ ~ ~

Petit à petit, j’ai pris conscience à quel point ces agacements étaient en désaccord avec une loi fondamentale de l’univers, laquelle peut être résumée en ces mots: la nature, c’est l’bordel!

Enfin…

Si je regarde une pâquerette, une rose, un lys, je suis impressionné. La structure d’un être végétal m’épate au plus haut point. Et que dire de l’organisation des cellules à l’intérieur de mon propre corps…

Mais bon. La vie se développe où elle peut, dès qu’elle peut, et où elle veut. La nature ne s’inquiète pas de savoir si sa présence respecte les règles et usages de l’architecture du paysage. Elle n’en a rien à fiche, elle s’en bat les c…. les cotylédons.

Or moi, j’aime bien la nature, mais la nature propre! Ordonnée. Je ne vais pas jusqu’à chérir les jardins à la française, chantés avec ironie par Joël Favreau:

«Il y a dans les jardins à la française
Des pelouses bien tondues des allées ratissées
Le civilisé s’y promène à l’aise
Les arbres sont ronds et les buissons carrés.

Si une brindille subversive
S’avisait de pousser au petit bonheur
Volant au secours de la sainte perspective
Surgit une armée de sécateurs»


Les jardins à la française
Joël Favreau
(ParolesÉcouter sur YouTube)

Non. Mon kiff, ce serait plutôt le jardin à l’anglaise:

«Sa conception est irrégulière: chemins tortueux, végétation en apparence non domestiquée donnant une impression naturelle. Les accidents du terrain (vallons, pentes) sont conservés et exploités…»

(Wikipédia)

Tout est là: une impression naturelle. Moi j’aime ça: la nature qu’on croit que c’est naturel même si on sait qu’elle a été façonnée par des mains humaines. Et une fois façonnée, en-tre-te-nue!

Par exemple dans une forêt, on laisse pas traîner les arbres tombés, les branches cassées. Pasque sinon, c’est vraiment bordélique!

Et bien, tu vois, cette histoire de nettoyage de forêt, c’est un peu par là que j’ai pris conscience à quel point cette manière de voir était une ânerie. Le jour où j’ai compris que les arbres tombés sont des habitats pour les insectes, les vers et tout un tas de bestioles qui font partie de la population de cette planète et dont la disparition serait fatale à l’écosystème, donc à notre survie.

Ainsi, lorsque je vois ceci

Dans une forêt, amas de bois coupés recouverts de mousses.

…je n’y vois plus du désordre qu’il faudrait nettoyer, mais un complexe immobilier pour faune forestière avec toit végétalisé, compatible avec les plus hautes exigences environnementales!

Je kiffe que, dans nos parcs publics, les parterres de fleurs aménagés avoisinent des zones de prairies sauvages. Pourtant mon premier réflexe a été mitigé; je comprenais — et appréciais intellectuellement — que l’on se préoccupe de biodiversité, mais je trouvais que cette cohabitation du «sauvage» avec la nature organisée, ordonnée, était esthétiquement douteuse. Mais le doute s’est envolé rapidement; j’ai bien vite appris à goûter ce voisinage et même à me réjouir que ces prairies sortent des parcs pour venir ambiancer le cœur de ma ville:

Bande de prairie sur le bord d'une route en ville.

Et il me plaît d’imaginer, dans ce point de vue par exemple, une nature qui reprendrait ses droits pour envahir la ville (pourtant, dans la réalité, cette parcelle-ci est de taille fort modeste):

Un massif planté de prairie en ville. Au second plan, des immeubles.

Alors oui, je sais, ces prairies «sauvages» n’ont pas poussé spontanément parce qu’on a arrêté d’entretenir la pelouse. Elles ont bel et bien été semées par les employé·es du service des espaces verts. Elles n’ont donc rien de vraiment «sauvage». Mais bon. Tu vois comment.

~ ~ ~

Toutes ces réflexions me conduisent à me demander si je n’ai pas un peu le même chemin à faire en ce qui concerne ma propre «nature». J’ai le sentiment que, dans la construction de moi-même, j’ai peut-être probablement sous-estimé l’importance de la biodiversité. Voulant tout maîtriser, voulant contrôler et dompter ce qui en moi surgissait de manière trop «naturelle», je me suis parfois fourvoyé.

Autrement dit, j’ai abusé du désherbant. Je n’ai pas toujours su distinguer, parmi les herbes sauvages, celles qui pouvaient réellement devenir des parasites de celles qui n’étaient simplement pas dans mes projets mais qui pouvaient apporter un peu de diversité, de fantaisie, voire carrément de devenir une ressource utile.

Un exemple particulier me vient :

Pendant longtemps j’ai souffert d’une impossibilité de trancher, dans certaines situations, entre deux positions antagonistes. On me demandait d’exprimer mon avis ; mais si j’écoutais les arguments de l’une et l’autre partie, il me semblait être d’accord avec les deux ! Le sentiment d’incompétence que cela générait en moi me faisait culpabiliser. Cela venait clairement des fréquentes tensions entre mes parents que, enfant, je vivais très mal. D’autant plus que si je me risquais à prendre position, je me faisais ramasser par le parent opposé : soit la « solidarité mère-fils » contrariait papa, soit maman dénonçait la « solidarité masculine ».

Et puis un jour j’ai réalisé quelque chose :

À force d’être «d’accord avec tout le monde» (pas toujours, hein!), j’ai compris que, mine de rien, j’avais développé une compétence: l’empathie. Il m’est en effet arrivé plus d’une fois de recevoir un feedback de personnes qui s’étaient senties bien comprises (pas toujours, hein!). Autrement dit: ce que j’avais identifié comme une mauvaise herbe s’est avéré être une ressource appréciable!

Somme toute, il me semble qu’à 65 ans j’ai quelques raisons d’être plutôt fier de celui que je suis devenu. (Cette dernière phrase se débrouille péniblement pour ne pas se laisser effacer par mes complexes d’infériorité ni accentuer par ceux de supériorité!)

Malgré tout, je traîne encore un bon nombre de choses qui me pèsent et m’alourdissent (voire qui altèrent mes relations). Il y a des défauts, des obstacles, des handicaps, des faiblesses, des incohérences, des manques de discernement, et peut-être même, comme dit le poète, des scoubidoubi-ou, ah.

Je n’ai pas (plus!) le projet d’arriver un jour à me dire que ça y est, c’est bon, je suis parvenu à un état d’être qui me satisfait pleinement, je suis enfin devenu la meilleure version de moi-même possible. Mais si ce devait être le cas, je sais pouvoir compter sur quelques proches qui se chargeront de m’interpeller au niveau du vécu, que ce soit de manière podorectale ou par des interpellations bienveillantes.

Encore que les deux méthodes ne sont pas incompatibles!

4 réflexions sur “La nature, c’est l’bordel !”

  1. Cher Domablog, tu as encore de nombreuses améliorations à apporter. Il faut que tu t’en occupes, sinon tu vas t’ennuyer !
    😋🌴🌳🌲🏔🌈

    1. Ha ha! Effectivement, y a encore du boulot.
      À 95 ans, mon grand-père disait « on n’a jamais fini d’apprendre! »

  2. Gaël Maridat

    Merci pour cette balade en mots et en images. Toujours un plaisir de te lire 😊.
    En fait dans la nature tout est super organisé et tout est lié. En fonction du sol (épaisseur, structure, composition), de l’humidité, de la lumière, de la pente, de l’altitude, du climat, une plante ou un organisme vivant va se développer ou pas. La présence d’une ressource va générer des flux et des chaînes alimentaires super bien organisées. C’est bien l’être humain qui fout le bordel en décidant ce qu’il veut où il veut et surtout en voulant surexploiter une ressource au lieu de respecter un certain équilibre.
    Et comme tu dis, il n’est jamais trop tard pour laisser germer une graine qu’on a longtemps jugé comme « une mauvaise herbe ». Cette plante autrefois indésirable peut devenir notre plus beau trésor si on en prend soin.

    1. Tu as tout à fait raison, Gaël. En fait, il y a bordel et bordel. Celui que nous identifions comme tel parce que la spontanéité de la nature ne correspond pas à notre “ordre”, nos projets, et celui que nous foutons lorsque nous ne la respectons pas. Il y a encore beaucoup à faire pour parvenir à une collaboration saine et respectueuse entre les humains et la nature.
      Encore que les humains font bel et bien partie de la nature. C’est peut-être la première leçon que nous devrions apprendre.

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